Des premiers portraits de jeunes femmes en pied (2004) jusqu’à la dernière série bleue nuit féerique (2011), Brann Renaud a creusé, tordu, défié si bien l’idée de réalisme, qu’il atteint aujourd’hui des mondes merveilleux. Un cheminement de l’étrange habilement mené.
Des détails extraordinaires
Pour révéler le détail qui trouble, le peintre ancre d’abord solidement le réel grâce au même procédé : toutes ses productions sont issues de photographies. Soit il compose à partir d’objets la scène ensuite photographiée, soit il fait poser des personnes de son entourage, généralement, ses amis, sa famille. Le tableau peint reste extrêmement fidèle à cette composition d’origine. Et au premier regard, on pourrait se croire devant une photographie ; tant le traitement lisse et subtil de la matière-peinture en fait oublier la rugosité, l’épaisseur, bref les impacts parfois lourds et rebutants d’un pinceau inutilement agité.
De la prise de vue photographique, d’autres traces persistent. Celles de drôles de confidences. Dans tous les portraits de Brann Renaud, de 2005 à nos jours, quel qu’il soit, le modèle se met à nu. Il dit l’image qu’il a de lui-même et donne au monde une apparence qu’il ne peut maîtriser. Marianne, les pieds dans une rivière, offre sa belle désinvolture, un clope à la main, un sandwich dans l’autre. La jeune fille à la robe rouge n’est pas rassurée et découvre un visage figé. La baigneuse taquine, au bord de la piscine, assume son corps savoureux et son mignon minois en nous envoyant un baiser. Le jeune homme aux mains Dans les poches, affiche un sourire décontracté et peut-être travaillé par l’idée de postérité... Tout engoncé pourtant dans son costard aux mille plis.
Et puis le spectateur s’approche un peu plus, regarde mieux les pieds de Marianne qui « surgissent » comme des membres de corps à part, ciselés à l’endroit précis où l’eau atteint les mollets. Et maintenant, la jeune fille semble avoir enfilé d’étranges chaussettes de peau. Du coup, on s’attache à son environnement ; on regarde les grosses pierres sur lesquelles elle est posée. De beaux aplats multicolores chargés de lumière et d’une matière inédite. C’est bien l’étincelant agglomérat de pierres que Brann Renaud a traité.
Comme dans la plupart de ses tableaux, le peintre dit son jeu progressivement, en douceur et en silence. Comme la réalisatrice Claire Denis dans Beau travail, qui sous couvert de l’histoire d’un légionnaire à Djibouti, finit par nous révéler l’inquiétante étrangeté des roches salines de la Mer Rouge. Une heure trente de portraits de légionnaires pour quelques plans fantasmagoriques sur la matière sel.
Le temps d’une contamination enchantée
Et puis, plus tard, le peintre change radicalement de style en engendrant d’énormes incongruités. Mais toujours en douceur, sans à-coups, de manière discrète. Au cinéma, on parlerait d’un montage fluide, ou plutôt d’un plan long si élégamment conduit qu’il nous mène, sans qu’on s’en aperçoive, de l’ordinaire à l’extraordinaire. Dans Les tulipes (2009), une jeune fille violoniste coiffée d’une chapka et vêtue d’une veste de fourrure, semble répéter, le coussin du violon posé sur sa joue. Le regard se pose d’abord sur la musicienne, le piano est magnifiquement éclairé par des rayons de soleil tamisés par les rideaux. Mais quelque chose manque. La violoniste joue sans archet. Et pourtant sa main, à force de parfaitement mimer le geste, nous le laisse parfaitement voir. Une blague magique, la première d’une série enchantée.
Quant aux jambes de la musicienne, un drôle de sort les a atteintes puisqu’elles sont transformées en sabots de bélier. C’est une centauresse qui pose délicatement ses pattes sur un tapis verdoyant, ou plutôt sur un village miniature où coule une rivière, où sont disposés des arbres. Par une contamination enchantée, on passe d’une scène quotidienne et banale à des temps mythiques, jusqu’à une mini ville sortie du sol. Le tableau pourrait être le plan final d’un épisode de la Quatrième Dimension où les villageois désarçonnés constatent être à la merci de géants à la fois semblables et différents.
Dix secrets d’enfant
Aujourd’hui, Brann Renaud amorce une véritable rupture. Il ose dévoiler une série de tableaux couleur bleu nuit féérique. S’y jouent, dans la pénombre de somptueuses nuits étoilées, une dizaine de secrets d’enfant : une mise à nu saisissante quand on sait le caractère quasi inaccessible de ce genre d’histoires. Tissées à l’écart de toute manipulation adulte, elles touchent sincèrement au drame, à l’amour, au sexe et à la mort. D’habitude, seuls les enfants les côtoient munis de leur fracassante innocence. Adulte, il fallait donc être téméraire pour les croquer, les mettre en scène.
Pour présider à leur étrange déploiement, le peintre a posé comme cadre des tableaux le même petit théâtre cosmique : une drôle de surface réfléchissante entre plexiglas verdâtre et patinoire des mers du Grand Nord. C’est aussi le miroir diabolique originel, celui de La Reine des neiges d’Andersen, qui se répand en milliards de morceaux néfastes lorsqu’il se brise : tout ce qui est bon s’y ternit, tout ce qui est mauvais l’est encore plus. Le reflet, le double est un leitmotiv qui apparaît déjà dans Mémé Jeanine où la grand-mère du peintre et son reflet dans la table accolée, forme une figure monstrueuse.
Sur cette surface merveilleuse où rêves et cauchemars peuvent naître, Brann Renaud a disposé de petits jouets plastiques, des figurines de porcelaine : dans Les nuits du chasseur 1, un soldat claironne en enfourchant un Bambi de la taille d’un cheval. A ses pieds, une cape de soie rouge. Près de lui, un ours qui fait face à deux petits cochons. C’est une peinture d’Histoire à mille entrées. On y recrée ce qui a pu nous hanter enfant ou on y retrace à sa guise, une histoire du monde. En tout cas, il est plus que permis de jouer avec ces scènes ouvertes.
Juliette Delaporte